L'absurde : le fil de l'histoire

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Prise de conscience métaphysique ou expérience qui se vit dans les tripes ? L'absurde, c'est les deux ! Le sentiment que le sens échappe, que la contradiction s'insinue ne laisse personne indifférent, tant nous avons besoin de comprendre, tant la logique nous structure et nous rassure. A ce titre, l'absurde est une expérience humaine fondamentale, mais dans l'histoire de la culture occidentale, c'est au XXe siècle qu'elle est venue occuper le devant de la scène. En prenant des exemples dans l'histoire littéraire française, je vais tenter d'éclairer cela.

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Mon propos n'est pas de décrire, pour elles-mêmes, les formes de l'absurde littéraire. Elles ont évidemment leur intérêt pour définir des courants et des écoles, distinguer les auteurs, etc. Mais les tendances dominantes d'une époque ne surgissent pas par hasard. Elles procèdent d'une vision du monde, d'avant-garde parfois, et au bout du compte toujours culturellement partagée. Voilà ce qui retiendra ici mon attention.

A coup sûr déjà présent, pour con-vaincre ou pour faire rire, dans les farces du Moyen Age ou chez Rabelais, Molière, Voltaire et beaucoup d'autres, l'absurde semble bien n'avoir été revendiqué comme vision du monde et comme message qu'à partir du XXe siècle. On pense bien sûr à Camus ou à Ionesco, que les étiquettes de « penseur de l'absurde » ou de « théâtre de l'absurde » accompagnent désormais dans l'histoire littéraire, mais regardons les choses d'un peu plus près.

C'est dès la fin du XIXe siècle, avec Marx, Nietzsche et Freud – on ne les appelle pas les « penseurs du soupçon » pour rien –, que s'entame vraiment, dans les mentalités, l'ébranlement généralisé du sens qui se déploiera tout au long du XXe siècle. Marx (1818-1883) vient démontrer que le capitalisme, qui promettait une prospérité jamais égalée jusque là par le triomphe de l'industrialisation et du progrès, est en fait une idéologie de classe, destinée à maintenir le prolétariat sous la domination de la bourgeoisie. Nietzsche (1844-1900) fait voir que la mentalité judéo-chrétienne, sous couvert de mettre en valeur les vertus de pureté, d'humilité, d'innocence, de service, a laissé la puissance vitale de l'humanité se gangréner d'énergies mortifères comme la culpabilité, le ressentiment, le nihilisme. Et Freud (1856-1939) révèle que notre précieuse conscience, par laquelle nous espérions une maitrise toujours plus grande des choses, n'est en réa-lité que la pointe émergée d'un immense iceberg, l'inconscient, tandis que ce dernier nous échappe et nous dirige...

Sur ce fond devenu mouvant de nos repères culturels, éclate en 1914 la première guerre mondiale et nous savons qu'elle fut, sur le mode d'une inconcevable boucherie, le basculement de l'ancien monde… On ne s'étonnera pas que la forme artistique et littéraire la plus radicale pour exprimer l'absurde soit apparue peu après.

Le mouvement dada est en effet né à Zurich en 1916, à l'initiative de quelques écrivains et artistes principalement allemands, réfugiés en Suisse pour échapper à la guerre et bientôt rejoints par d'autres dont Tristan Tzara, d'origine roumaine, qui amena le dadaïsme en France en 1918. Mais quelle est l'intention, sinon le message, du mouvement dada ? C'est celui d'un refus. Refus des institutions et des structures traditionnelles de la société, perçues comme une énorme supercherie, seulement capable de mener à la guerre généralisée de 14-18. Pour exprimer un refus aussi global, il faudra mettre en question les règles établies, même tacites, les conventions, les routines, les perspectives, les constructions à long terme, les héritages, les acquis du passé… Il ne reste alors que le présent, pour dire non : provocation, positionnement contre les fonctionnements reconnus du langage et de l'art, outrance, transgression des limites et des tabous, mélange des genres, production d'oeuvres improbables qui ne puissent pas être récupérées par l'institution artistique parce qu'elles sont… absurdes, c'est-à-dire incompréhensibles, inanalysables, éphémères, ridicules, délibérément sans signification.

Le mouvement lui-même a d'ailleurs du mal à maintenir une cohésion, car la destruction de tous les repères pousse ses membres à revendiquer leurs différences plutôt qu'à chercher la conciliation. Le dadaïsme de Berlin désavoue celui de Paris, où André Breton, d'abord rallié au mouvement, rompt avec Tzara et fonde le surréa-lisme. Le mouvement dada, en France, ne dure finalement que quatre ans et l'hétérogénéité de ses productions en même temps que leur caractère de plus en plus déstructuré et événementiel n'aura pas permis à l'histoire de la littérature d'en retenir les œuvres.

Mais pourquoi citer ici le mouvement dada s'il a finalement si peu de place dans la littérature ? C'est que son absence même dans les versions officielles de l'histoire littéraire est révélatrice d'une fonction essentielle de l'absurde : il suppose toujours de sortir du cadre. Ainsi, comble de l'absurde et de l'incohérence, ou cohérence parfaite, au contraire, de ce conflit de sens incarné jusqu'au bout par les dadaïstes ? Leur radicalité a été jusqu'à n'accepter d'être désignés que par le terme « dada », choisi, d'après ce qu'on raconte, en pointant le doigt au hasard sur une page du dictionnaire. Se réclamer explicitement de l'absurde (ou de n'importe quelle autre clé de compréhension de la démarche) aurait encore été une façon de lui donner du sens et donc de la laisser récupérer par le système. Il faut attendre 1963 pour que, peu avant sa mort, Tristan Tzara puisse dire : « Dada n'était pas seulement l'absurde, pas seulement une blague, dada était l'expression d'une très forte douleur des adolescents, née pendant la guerre de 19141 ».

Issu du dadaïsme mais en rupture avec lui, le surréalisme pratiqua-t-il l'absurde ? C'est difficile à dire. Seul véritable courant poétique structuré du XXe siècle, il eut avec Breton un chef de file qui règna sans partage. Travail sur le sens assurément, en particulier contre les sens convenus, le surréa-lisme est producteur d'images. Il définit la qualité d'une métaphore par l'écart le plus grand possible entre les termes qu'elle met en présence. C'est une brèche qu'il entend ainsi ouvrir dans le langage et, du même coup, dans les conventions artistiques et littéraires aussi bien que sociales. A la faveur de cette ouverture, les élaborations rationnelles et calculées cèdent la place à l'inconscient. « Tout est bon pour obtenir de certaines associations la soudaineté désirable », écrit Breton en 19242. Ecriture automatique, tirage au sort de mots dans un chapeau ou assemblage de formules découpées dans les journaux, par exemple, viennent concrétiser cet idéal de lâcher-prise, dont les surréalistes attendent l'émergence de la nouveauté : nouvelle écriture, nouvelle création et monde nouveau. Ainsi, le jusqu'au boutisme négatif de Dada fait place à une entreprise plus optimiste. Les surréalistes croient en la possibilité d'un renouveau artistique et politique, et ils entendent y travailler.

Leur démarche n'est donc pas absurde, mais elle produit des effets d'absurde, car les catégories logiques qui nous permettent de construire le sens sont brouillées. La compréhension rationnelle étant entravée, cela parle au lecteur à d'autres niveaux : ceux des émotions, des sensations. Il se passe autre chose, qui est de l'ordre d'une exploration de ce qui fait irruption hors de nos cadres logiques. Cette expérience artistique s'élargit en outre à celle du quotidien et de toute la vie, car un des ressorts du surréalisme est que tout peut être (ou non) poétique3.

La possibilité désormais ouverte de faire voir que « ça ne colle pas », que la raison logique ne résiste pas à l'épreuve de la vie, ne sera plus refermée. Au contraire : dès la fin des années 30 et jusque dans les années 60 au moins, tandis que le surréalisme continue de se déployer, l'expérience de l'absurde devient le nom explicite d'une crise existentielle, dont les œuvres des « écrivains de l'absurde » – romanciers, essayistes, philosophes, dramaturges – viennent rendre compte. Rappelons qu'entretemps, la crise économique de 1929 et la montée du nazisme, la seconde guerre mondiale, puis Hiroshima et la guerre froide n'ont pas permis de réasseoir fondamentalement le sens de la vie humaine, c'est le moins qu'on puisse dire.

Avec Camus, Malraux et Sartre, on est beaucoup moins dans la fiction, même si tous trois ont écrit notamment des romans et deux d'entre eux aussi des pièces de théâtre. Leurs essais et textes philosophiques explicitent les tenants et les aboutissants de l'absurdité du vécu humain. Certitude de la mort qui réduit tout à néant, caractère machinal, jusqu'à la nausée, des routines quotidiennes, étrangeté hostile de la nature, inutilité de la souffrance : l'absurde naît de l'antinomie entre l'irrationalité du monde tel qu'il apparaît et le désir humain, si profond, de comprendre.

Toutefois, ces auteurs ne s'en tiennent pas à ce diagnostic tragique. Dans la ligne de l'existentialisme4 théorisé philosophiquement par Sartre, ils proposent chacun une posture humaine susceptible de donner un sens à la vie en dépit de l'absurde. La révolte chez Camus, l'action chez Malraux et la li-berté chez Sartre constituent précisément le coup de talon qui permettra de donner malgré tout à l'existence humaine une valeur, quand on a touché le fond.

Le théâtre de l'absurde, quant à lui, avec ses éminents représentants que sont Eugène Ionesco, Samuel Beckett et Jean Genet, met en scène l'impossibilité foncière de se comprendre et l'échec définitif des relations humaines, à partir d'une décomposition du langage et des modalités de la communication. Les personnages sont là, mais ce qui leur arrive, quand il leur arrive encore quelque chose, est dérisoire, insensé ou monstrueux. Pourtant, leur univers tragique est aussi comique, et ce comique parti-culier des pièces absurdes, mélange de burlesque, de dérision et d'ironie parfois cruelle, dessine en creux une dignité suprême de l'homme, capable de rire de son impuissance même.

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Il faut encore évoquer la Pataphysique, dont la branche littéraire, l'Oulipo5, s'est donné pour tâche paradoxale de stimuler la liberté de création par la contrainte formelle, ce qu'ils appellent « l'anti-hasard en création ». Le Collège de pataphysique, pour sa part, est actif depuis 1948 comme « Société de recherches savantes et inutiles » centrée sur le particulier et l'exception… « étant entendu qu'il n'y a dans le monde que des exceptions ». Les pataphysiciens se réclament officiellement du livre d'Alfred Jarry, Gestes et opinions du docteur Fraustroll, pataphysicien (1897-1898), ce qui nous permet de boucler la boucle, en quelque sorte, puisque Dada se réclamait d'Ubu roi (1896), œuvre majeure du même Jarry.

Avec la pataphysique, nous sommes dans quelque chose comme de l'absurde assumé, qui semble avoir apprivoisé le tragique de l'existence et fait du décalage du sens une seconde nature. On a pris acte du fait que le mélange des genres est désormais l'ordinaire et, tant qu'à faire, la pataphysique, au lieu de rester comme Dada dans les marges de l'inclassable, s'est installée dans le lieu même du savoir vrai : parmi les sciences – pour les singer, évidemment.

Je ne résiste pas au plaisir de citer la page internet de présentation du Collège de Pataphysique, où on peut lire notamment ceci : « Nous trouvons la Pataphysique dans les Sciences Exactes ou Inexactes (ce qu'on n'ose avouer), dans les Beaux-Arts et les Laids, dans les Activités ou Inactivités Littéraires de toutes sortes. Ouvrez le journal, la radio, la télévision, explorez l'Internet, parlez : Pataphysique ! La Pataphysique est la substance même de ce monde ». Pas de dénonciation, pas de critique formulée, juste l'imitation du sérieux et de la prise de pouvoir par la prétention à la vérité. Depuis toutes ces années, les pataphysiciens constituent une veille : comprenne qui voudra...

Reste à souligner que tous ceux qui ont ainsi émaillé l'histoire littéraire de l'absurde depuis le début du XXe siècle ont été en réalité des écrivains engagés. On retrouve, par exemple, Camus comme journaliste militant, notamment dans le cadre de la guerre d'indépendance de l'Algérie, Sartre sur les barricades de mai 68, Malraux à l'origine de la démocratisation de la culture en France. Mais aussi tous les autres, avant eux et après, contre les horreurs des guerres et dans les réseaux de la Résistance, aux côtés des communistes et plus généralement de la gauche pour transformer la société, et de façon générale contre tous les embrigadements et abrutissements des individus et des peuples...

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Ainsi, tout au long du XXe siècle, de nombreux écrivains français – puisque c'était ici notre exemple – ont éprouvé le besoin de rendre compte de l'absurde. Ils l'ont incarné dans leur pensée, dans leurs œuvres et souvent dans leur vie, en s'emparant de l'une ou l'autre facette de ce rapport conflictuel au sens. Du « rien ne vaut » du mouvement dada au « tout se vaut » de la Pataphysique, la question de l'absurde, telle qu'elle a été posée sans relâche, semble donc avoir résonné avant tout avec les questions fondamentales que sont celle de la valeur et du sens de la vie humaine, de la transformation de la société, et d'une lucidité critique qui soit moteur d'engagement et de créativité.

 

 

1. Cité sur Wikipédia, à l'article « Dada ».
2. Dans Manifeste du surréalisme.
3. A vrai dire, dans la mouvance provocatrice de Dada, la célèbre « Fontaine » de Marcel Duchamp, dès 1917 et parmi d'autres œuvres, l'avait déjà affirmé.
4. Pour l'existentialisme, l'« essence » de l'homme ne lui est pas donnée à la naissance. C'est au fil de son existence que l'homme, par ses choix (sa révolte, son action, sa liberté), construit ce qu'il est. Ainsi, « l'existence précède l'essence », écrit Sartre.
5. Pour OUvroir de LIttérature POtentielle. Fondé en 1960, il existe toujours et réunit en parité des mathématiciens et des auteurs littéraires.